Carnet d’un Bonnet Rouge n° 2 : Qui est « derrière » ?

«Qui est derrière ?» Voilà la question qui signe le degré zéro de l’analyse politique. Il suffit d’écarter ce qui ne rentre pas dans nos petites cases. Quand on est incapable de voir ce qu’on a devant les yeux, c’est-à-dire la réalité, on se donne un air malin en imaginant ce qu’il y a derrière. Il suffit pour cela d’étaler des préjugés sur les étiquettes ou la réputation des uns et des autres. Les incohérences du jugement n’ont pas besoin d’être justifiées. Il suffit de considérer qu’il y a d’un côté des manipulateurs, de l’autre des manipulés. C’est simple, c’est rassurant, c’est accessible à tous.
Qui est derrière ? Les Bonnets Rouges sont restés une association de fait. Ils n’ont pas élu de président. Les choses se sont déroulées dans une joyeuse anarchie, qui peut être d’une efficacité redoutable lorsque la confiance règne. Le Collectif « Vivre, Décider et Travailler en Bretagne » a coopté ses participants au gré des événements, des compétences et des actions. Pendant plusieurs mois, aucun compte-rendu de réunion n’a été rédigé, et pour cause ! Aucun secrétariat n’avait été désigné, et personne ne s’en souciait.
Pour que, derrière les Bonnets Rouges, il y ait une puissance financière occulte, encore faut-il qu’ils aient des besoins financiers permanents. Nous n’avons aucun salarié à payer, aucun bâtiment à entretenir. Pourquoi même entamer des négociations ?
Pour qu’une puissance politique ou religieuse obtienne notre allégeance, encore faut-il avoir intérêt à s’enfermer dans une idéologie ou une religion. Il faudrait aussi qu’une puissance occulte ait l’idée saugrenue de s’occuper d’un mouvement populaire hétéroclite, et d’une région beaucoup trop éloignée des centres de décisions.
Qui est derrière ? Dans le tohu-bohu, la pauvreté de l’analyse politique des commentateurs se révèle au grand jour. Qui est le chef d’orchestre clandestin ? L’Opus Dei, l’extrême-droite, le patronat français, le patronat breton, les «productivistes», les autonomistes ? Derrière les Bonnets Rouges, il y a un complot. Forcément. Sinon, ce n’est pas compréhensible. Dans l’imaginaire français, nous devrions tous être des Oncles Tom, gentils et un peu niais. Quelle force obscure nous a transformés en d’inquiétants Mandela ?
Les théories du complot expliquent les choses comme si tout était lié. Les événements obéissent tous à la volonté cachée d’un groupe qui poursuit un but à la fois simple et sombre. Lorsque le phénomène atteint une certaine intensité et concerne une large frange de la société, il engendre ce que les Anglo-Saxons appellent une «moral panic» ou une «mass hysteria». Les Juifs en ont été les victimes les plus constantes. Il y eut aussi, selon les lieux et les époques, les sorcières, les protestants, les catholiques, les homosexuels, les étrangers, les communistes, les anticommunistes, les musulmans et bien d’autres. Les trois caractéristiques en sont connues : le consensus populaire, la disproportion entre le risque réel et le remède proposé, la volatilité du phénomène.
L’objectif des Bonnets Rouges n’a rien d’occulte. Il s’exprime dans une Charte, puis dans 11 revendications. Il s’est cristallisé autour du refus d’une taxe injuste. Tout le monde sait cela. Mais la société française se sent menacée, de l’extérieur comme de l’intérieur. La caste dirigeante ne se sent responsable de rien. Centrée sur Paris, elle ne peut imaginer qu’une nouveauté révolutionnaire apparaisse en Bretagne. Il faut qu’il y ait une manipulation, et que l’ennemi qui manipule tout cela fasse partie de leur univers mental.
Quand la Bretagne bouge, qui tire les ficelles ? Moscou ? Pékin ? Les djihadistes ? Les milliardaires juifs ? Les Jésuites ? Le MEDEF ? Le FN ? La FNSEA ? L’Institut de Locarn ? Jean-Yves Le Drian ?
Et si… Et si les Bretons avaient des raisons légitimes de se révolter, que les élites qui nous gouvernent ne veulent pas voir ?

Jean Pierre LE MAT

Article paru sur l’Agence Bretagne Presse