Dialogue sur des mondes paysans en ballottage : quel agroalimentaire demain ?

Brigitte, bonnet rouge de Saint Malo s’interroge et interroge. Jean Pierre, bonnet rouge de Saint Brieuc répond ; la route d’après devient différente de la route d’avant.

Et Bernard, Bonnet Rouge de Plabennec vient rajouter son domino ; à qui le tour ?

Dialogue sur des mondes paysans en ballottage : quel agroalimentaire demain ?

De Brigitte à Jean Pierre,

Bonjour, je m’étonne de ne trouver aucune rubrique dans laquelle ma doléance ait pu être classée.
Elle portait sur l’extension des élevages : en faciliter l’extension, comme a jugé bon de le faire le gouvernement, me semble de toute évidence contraire aux intérêts de notre territoire, comme en témoigne le bilan catastrophique de l’emploi dans l’agroalimentaire. Viser toujours plus grand et toujours moins cher pour exporter ne nous a pas rendus plus compétitifs mais a détérioré l’environnement sans profiter à la population bretonne que les grands groupes agroalimentaires ont menée dans le mur. En effet « l’exploitation paysanne en entreprise agro-alimentaire productiviste place les agriculteurs sous dépendance de l’agro-industrie et des banques. »

Je pensais naïvement que notre mouvement des Bonnets Rouges incluait la filière agro-alimentaire, consciente de son échec et prête à prendre de nouvelles orientations.
Or pas un mot sur l’agriculture et l’élevage ni pendant la journée des Etats Généraux ni dans les propositions retenues. Pas un mot non plus sur l’agriculture bio et les petits producteurs.
Pas un mot sur un changement du modèle agricole productiviste pour des projets de territoire cohérents et concertés vers une recherche de valeur ajoutée et de qualité.

Cela veut-il dire que je suis la seule parmi les membres du collectif « Vivre, décider et travailler en Bretagne » à avoir évoqué ce problème majeur ?
ou que les bretons cautionnent la continuité de ce système pourtant contraire à notre Charte ?
ou bien que les patrons de l’agro-alimentaire sont exclus – ou se sont exclus – du mouvement des Bonnets Rouges et continuent de défendre de leur côté leurs propres intérêts incompatibles avec ceux de la population bretonne ?
Nombre de mes amis bretons ou pas ont relevé l’absence de propositions sur le thème de l’agriculture en Bretagne et je voudrais pouvoir leur répondre en fonction de tes explications.

Merci d’avance
Brigitte

—x—x—

Bonjour Brigitte,

Je suis dans une situation de carrefour en ce qui concerne l’agriculture intensive. J’ai une entreprise de traçabilité des intrants en élevage intensif, et je suis aussi éditeur d’aides à la décision en écopathologie. Mon entreprise est dans le Zoopole de Ploufragan (22), technopole dédié aux productions animales.

J’ai dépouillé des centaines de doléances. Il y en a plusieurs sur l’agriculture, qui ont été rangées en plusieurs catégories : certaines doléances concernent l’agriculture et l’environnement ; d’autres les productions liées au vivant (énergie issue de la biomasse par
exemple) ; d’autres l’alimentation et la santé ; d’autres le « vivre ensemble » (comment sortir du blocage agriculteurs-écologistes).
La plupart des doléances sont des doléances de gens précaires, ou qui se considèrent comme précaires. Elles concernent l’emploi, le dumping social, l’avenir des enfants. Ce qui est frappant, c’est qu’ils dénoncent très peu, alors que dans les réunions politiques classiques, on ne fait quasiment que ça (les sales patrons à gauches, les fainéants de fonctionnaires à droite, les agriculteurs productivistes chez les écologistes, les étrangers, Juifs et Musulmans à l’extrême-droite).

Les Bonnets Rouges sont une opportunité extraordinaire pour mettre en marche la machine du dialoguer. Je ne suis pas sûr que tu comprennes bien le degré d’humiliation et de ressentiment auquel sont arrivés des agriculteurs, surtout ceux qui sont de bonne volonté (avec un pourcentage égal aux autres catégories sociales). Ils n’ont pas de salaire, mais un revenu basé sur ce qu’ils vendent. La moitié d’entre eux touchent à peine le SMIC. S’ils ne produisent pas (sales productivistes !), ils condamnent leurs enfants. D’autre part, j’ai aussi remarqué qu’ils sont très attachés à leur terre, qui leur vient d’ancêtres immémoriaux. La perdre en prenant un risque inconsidéré est un déchirement (souvent suicidaire) que ne peut pas comprendre quelqu’un qui considère sa maison ou son appartement comme un investissement financier.

Comme je te le disais, les pistes ouvertes par les doléances sont variées. Il nous faut encore les creuser. Pour l’instant, les pistes que j’ai vues dans les doléances sont les suivantes :
– La production d’énergie
– Le bio revient régulièrement. Pour ma part, je constate que pour l’instant c’est un tout petit marché (2,4% de la consommation en France). Sur le lait bio par exemple, il y a eu des crises désastreuses de surproduction, et l’obligation de le vendre comme du lait conventionnel. La révolution viendra sans doute des consommateurs, pas des producteurs. Qui risquerait de perdre son salaire pour changer le produit ou le service qui le fait vivre ?
– « Acheter local ».
– Divers services (chauffage des bâtiments publics avec la méthanisation, etc.)
Connaissant le monde agricole, le premier pas serait de convaincre qu’un agriculteur ne doit pas se limiter à produire des matières premières alimentaires. 25% du revenu des agriculteurs allemands viennent d’ailleurs. Pourquoi ne pas faire comme eux ? Il existe des lourdeurs en France et en Bretagne. Quand on aura fait ce premier pas, quand on aura découplé le revenu du paysan du prix du porc ou de l’oeuf, on pourra avancer de façon plus constructive.
L’avenir de la Bretagne est à mon avis, lié à la façon dont nous ferons évoluer notre agriculture et notre agro-alimentaire. Mais si cette évolution se faisait par la contrainte et l’application inhumaine de normes, quels que soient les grands principes qui seront évoqués, cela aboutirait à une catastrophe.

J’ai bien lu ta doléance, on l’intégrera dans le corpus. En échange, je te transmets un texte de réflexion sur l’agriculture bretonne, que j’avais pondu lors d’une conférence récente pour l’Institut Culturel.

La discussion est ouverte et je reste à ton écoute,
Jean Pierre Le Mat

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Merci Jean-Pierre de ta réponse qui m’a beaucoup touchée.
D’abord parce que tu as pris le temps de m’écrire longuement. Ensuite parce que j’ai senti à quel point tu te fais l’écho de la détresse des agriculteurs que tu côtoies constamment.

Loin de moi l’idée de les accabler ! au contraire, je souhaite de toutes mes forces qu’ils puissent sortir d’un système qui a fini par les piéger. Si je suis dans le mouvement des Bonnets Rouges, ce n’est certainement pas pour les accabler mais au contraire pour qu’ils se sentent soutenus et encouragés à chercher tous ensemble des solutions compatibles.
Tu vois que, comme tu le souhaites, la machine à dialogue des Bonnets Rouges est en marche !
J’ai lu avec grand intérêt ta conférence sur l’agriculture bretonne.
Ton développement m’a paru très explicite sur un sujet que tu connais si bien, et ta proposition finale parait pleine de promesses. Je ne suis pas à même d’en apprécier le bien-fondé mais cela m’a éclairé sur la complexité des problèmes qui se posent et des solutions à inventer pour tous les acteurs du secteur agroalimentaire.

J’ai pu constater par ailleurs que les souhaits si souvent formulés pour une production agricole raisonnée, diversifiée et innovante, s’inscrivent dans un courant déjà bien engagé en Bretagne. Je suis admirative de certaines trouvailles dans le secteur agroalimentaire. A Saint-Malo, Goëmar fabrique à partir des algues et des oligo éléments des produits alternatifs aux pesticides. Et en ce qui concerne l’élevage, la culture des protéines végétales qui est encouragée désormais, permettra bientôt, un jour en tout cas !, de proposer des steacks végétaux qui seront une alternative à l’alimentation carnée si coûteuse écologiquement.

Bien sûr je souhaite qu’au sein des Bonnets Rouges ces recherches soient encouragées et renforcées. Je souhaite que l’agriculture intensive soit moins généralisée, moins « conglomérante » (la SAFER n’attribue-t-elle pas systématiquement les terres disponibles aux gros exploitants plutôt qu’aux petites ou moyennes exploitations ?), moins dévoreuse d’espace, moins dépendante, et tu fais beaucoup de propositions dans ce sens. Même intensive, l’agriculture doit rester au service de l’homme. Est-il possible qu’une agriculture intensive ne soit pas productiviste ? Tu es mieux placé que moi pour répondre à cette question.
En tout cas, il y a des équilibres à trouver, des évolutions à poursuivre, non à coup de normes et de contraintes, mais par le dialogue et le compromis, la gestion commune et interprofessionnelle, choisie, décidée et mise en oeuvre par les Bretons eux-mêmes. Je crois être là dans l’état d’esprit même des Bonnets Rouges, et dans le tien.

Pour en revenir aux doléances, tu me dis que la mienne a été rassemblée avec d’autres portant sur l’agriculture et classées en plusieurs catégories. Je suis donc rassurée sur le fait que je ne suis pas seule à m’être préoccupée de ce domaine.
Toutefois j’aurais aimé que ce groupe de doléances ai donné lieu à une proposition spécifique. Si, comme tu le dis toi-même, l’avenir de la Bretagne dépend de l’évolution de son agriculture et de son agro-alimentaire, ce sujet aurait dû être mentionné parmi les 11 propositions présentées aux Etats Généraux et ensuite si largement publiées. Cela aurait été un signal fort pour clouer le bec aux détracteurs de notre mouvement qui pensent que les professionnels de l’agroalimentaire tireront les marrons du feu sans rien changer à leurs pratiques.
J’espère donc vivement que cette rubrique concernant l’agroalimentaire apparaitra très vite dans une prochaine mise à jour des propositions des Bonnets Rouges.

Le principe du collectif « Vivre, décider et travailler en Bretagne », l’organisation de la collecte des doléances et des Etats Généraux, forment une base vraiment démocratique et encourageante pour la suite du développement de notre mouvement. La multiplication des comités locaux réalise déjà un maillage de tout notre territoire breton et témoigne d’une volonté de résister et de travailler ensemble. Je nous ai sentis, nous les Bretons, prêts à tenter une expérience originale et exemplaire. Comme tant de Bretons, je mets beaucoup d’espoir dans le mouvement des Bonnets Rouges dont je ressens vivement l’énergie positive.

Bevet Breizh ! Kenavo ar wech all !
Brigitte Flahault

—x—x—

Bonjour à tous

Je ne peux rester indifférent à cet échange de point de vue entre Brigitte et Jean Pierre.

Je suis très heureux d’être au collectif des Bonnets Rouges et me rends compte de la diversité des points de vue et reste même béat devant l’intelligence collective étalée lors de des réunions ….oui…oui…

Artisan mécanicien agricole et métallier à Plabennec depuis 50 ans (mon père puis mon frère et moi puis moi tout seul), je suis en lien direct avec l’agriculture polyculture élevage du Bas Léon , une région où le porc a ses lettres de noblesse, la production laitière a été florissante , les légumes sous serre et les fraises un peu plus éloignés ne me sont pas non plus étrangers; je compte parmi ma clientèle d’environ 1000 clients des bio, des industriels brestois, et me rends compte de l’accélération du process de travail partout … accélération de la réalisation pratique (construction de bâtiments, travaux des champs réalisés à grande vitesse, extension des élevages, mais aussi réduction des prix de revient à l’arsenal de Brest par une efficacité accrue des intervenants pour la plupart sous traitants, face à une administration non moins compétente mais empêtrée dans la paperasserie.

Pour ma part, mon temps de responsable d’entreprise est divisé en deux pôles : un pôle technique s’amenuisant et un pôle administratif grandissant en stress et réflexion excluant l’erreur. (Pour exemple : si un employeur embauche une personne en CDI et qu’elle ne fait pas l’affaire, il doit la prévenir assez longtemps à l’avance qu’elle ne sera pas gardée… A cette personne ensuite de rester motivée et sans amertume pendant ce délai qui peut aller jusqu’ à un mois… En général ce n’est pas très idyllique… Cette personne par contre si elle décide de s’en aller ne doit que 48h de délai de prévenance a son patron)………

J’assiste à une disparition de 50% des agriculteurs de ma zone tous les 5 ans : que retirer comme leçon ?

1. l’exploitation héritée des parents est trop petite et donc n’est plus viable, le fermier isolé n’a pas de vacances, ne séduit pas, ne se marie pas …

2. on peut alors imaginer un GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun) avec le voisin… chose faite…cinq ans après on constate une maladie une mésentente ou un départ pur et simple d’un des membres…la suite : le membre restant doit faire face aux investissements tout seul, les assurances trop chères à la souscription se révèlent là insuffisantes…

3. je vois de très grosses exploitations se monter avec des emprunts importants, une valeur d’usage et non vénale importante : personne (physiquement) ne peut la racheter, on voit alors ce type d’exploitation gérée par des septuagénaires biens sonnés qui comme chacun, auraient voulu détacher ce boulet de leurs pieds…

4. je vois enfin de belles exploitations concordant avec la mode actuelle (1000 000 litres de lait de quota) où un jeune couple se crève à traire 150 laitières et soigner 100 animaux de relève et hésite à embaucher un salarié car celui ci coûtera 350 000 litres de quota et il ne restera au couple que 650 000 sur lequel l’investisse-ment ponctionnera encore sa part…

Voila le pourquoi de mon investissement discret au sein du Collectif, pas de grande idée, pas de casse, mais une constatation des différents points de vue, un respect, des actions en profondeur, une appartenance marquée par l’esprit breton dans sa spécificité travailleuse, son sens de l’opportunisme, sa vivacité, tout en n’ayant jamais milité dans les mouvements linguistes bretons, réservés au « plus intellos » mais pour qui j’ai aussi un respect inébranlable. A ce titre je suis allé voir un film : Monuments Men qui touche du doigt l’histoire des peuples par l’art…Notre culture bretonne n’a t’elle pas été bafouée ? Ne sommes nous pas orphelins de cette Histoire écrasée par l’Histoire de France ?

Bien à vous tous
Bernard Kerdraon